Carnet de route

Ce printemps là

Le 14/04/2020 par TROTIGNON Laurent

Ce printemps-là, j’en avais rêvé. Des crocus qui font les stars, de la neige immaculée des narcisses. Des mélèzes couleur de rose. Bien avant le lever du soleil, la sonnerie de la Tissot Touch me réveille. Tout est déjà prêt : le sac, les piolets, l’appareil photo, le thermos. Je m’ébroue sous l’eau froide du robinet. Mes sens s’éveillent peu à peu, thé parfumé, pain grillé, miel cristallisé.  J’ouvre la grosse porte en mélèze pour humer l’air et vérifier la pureté du ciel. Il ne reste plus qu’à lacer les chaussures, enfiler les guêtres et ça y est, les premiers pas dans la nuit donnent le rythme et font de suite naître, au contact du sol vivant, une joie intérieure.

 Pour sortir du village, je suis d’instinct les ruelles escarpées puis je traverse la route. J’hésite un instant avant d’opter pour le chemin ancestral, celui qui serpente de clapier en terrasse, raide, sinueux, qu’enfants, nous dévalions en courant après être montés au lac. Une première courte halte au banc du Touring Club me permet de vérifier que je suis dans les temps, j’ajuste la frontale, je reprends mon souffle. Il fait froid, des étoiles plein le ciel, un temps idéal. Peu à peu, des plaques de neige apparaissent, pas de risque de s’enfoncer. Le verrou sous le lac ravive une nouvelle fois les souvenirs d’enfance, les derniers mètres plus raides me rappellent les arrivées, ce moment où, avant que le regard capte enfin la nappe liquide, il faut continuer l’effort, et les départs, retours vers le monde familier d’en bas. La frontière est franchie, le lac, cyclope immobile m’attend, l’œil grand ouvert.

 Ensemble nous observons le soleil, qui d’abord rosit la calotte des Agneaux, s’accroche aux plus hauts sommets puis dévale les pentes, les couloirs, jusqu’à la forêt. Il n’est pas encore 6 h, je décide de poursuivre cette randonnée direction Côte Plaine. Je me dirige d’abord vers la source puis j’oblique à travers les énormes blocs et les bourrelets du terrain. Je retrouve des marques anciennes, des rochers connus, je suis une trace de chamois dans la neige puis celle d’un lièvre. Je traverse le Clot des Châtellerets et m’arrête au petit col qui domine les Grands Plats.

A partir de là commence la partie raide du parcours. J’observe attentivement la pente, la traversée à effectuer est légèrement exposée aux chutes de pierres et je ne vois pas le passage. Le chemin retrouvé, une fois arrivé au bas du couloir, je peux monter tranquillement sur l’épaule qui en borde la rive gauche. Les grands névés ne commencent que plus haut, ici la neige a fondu ou bien a été soufflée. Je gagne de l’altitude rapidement car le terrain est sculpté de marches naturelles. Voici l’alpage de Côte Plaine, le berger a laissé sous une bâche son matériel, les abreuvoirs sont enfouis sous la neige. A partir de ce point, je chausse les crampons. Ce parcours, déjà reconnu plusieurs fois, est maintenant bien rodé mais je reste méfiant. La ligne choisie traverse d’abord une conque de neige déjà ensoleillée puis une pente raide d’où la neige a été complètement soufflée. Au-dessus le névé se redresse et forme un bourrelet arrondi. La crête enfin atteinte, j’hésite à continuer vers la Pare : d’énormes corniches de neige font obstacle sur la crête. Alors je redescends, je fais bien car déjà la neige se transforme, je rejoins rapidement l’épaule terreuse où je m’assois pour profiter de la vue.

Je suis tellement absorbé par le paysage que je ne les ai pas vus arriver. Une ombre immense me passe dessus. Ils sont deux barbus, m’observant de leur œil rond. Les gypaètes viennent voir qui s’aventure dans leur fief. A peine ai-je pu me saisir du Panasonic, ils ont déjà repris leur distance et me narguent, spiralant de plus en plus haut.







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