Carnet de route

Bivouac

Le 19/04/2020 par TROTIGNON Laurent

Attila et Gengis Khan : battus. Alexandre le Grand et Napoléon : ridiculisés. Ce virus, ce minus invisible a conquis la planète en moins de deux temps trois mouvements. Avion, bateau, métro et rando, il a franchi les Himalayas, les mers, les déserts, conquis l’Amérique, carnet de route inédit et incroyable. Serons-nous infiniment confinés, condamnés à marcher dans nos pensées et à imaginer des randonnées ? Redevenus hommes des cavernes, nous gravons de récits de chasse les murs cathodiques de nos abris, rêvant d’un bivouac sous les étoiles.

Tel Ramsès regardant Nout, je suis maintenant allongé dans mon sarcophage de plumes, le dos à la Terre, les yeux dans la Voie Lactée. Je revis cette journée, les préparatifs un peu laborieux : combien de litres d’eau, quel réchaud, comment alléger ce sac ? Et la météo ? L’itinéraire aussi. Depuis 10 ans, le sentier qui monte à la Seuire a disparu, raboté par les avalanches, trop peu fréquenté. Ma dernière tentative s’est enlisée dans un enchevêtrement de troncs de mélèzes, juste avant l’escalade des barres. Impossible de passer avec un gros sac. La montée se fait donc depuis le Pont des Brebis par le sentier de l’Aigle, jusqu’au Passé du Midi, une large vire herbeuse. Blocs erratiques, buissons de myrtilles, la trace et la vire se perdent dans la forêt. Je me heurte bientôt à une barre rocheuse, il faut changer de courbe de niveau, contourner l’obstacle par le bas. Pour ne pas me perdre au retour, je prends des points de repère, un arbre mort, une fourmilière, un pierrier, je m’imprègne du terrain, calcule chaque pas, chaque geste. Dans ce terrain à chamois, la présence des mélèzes est rassurante même si elle réduit fortement la visibilité. L’éperon rocheux contourné, je bascule dans la vallon de la Seuire, au bas de l’immense cône d’éboulis herbeux descendant du Pic de l’Homme.

Pendant l’hiver 1970, une avalanche gigantesque, descendue de ces pentes avait sauté la barre dominant la Romanche. Le flot de neige vomi par l’ubac avait remonté l’adret sur plusieurs centaines de mètres, arrachant tout sur son passage et déclenchant par son souffle une deuxième avalanche destructrice. Je traverse précautionneusement la pente, mélange terreux de blocs décapés, de végétation rase. J’atteins les Plates du Bec, balcon en lisière de forêt, idéalement situé pour capter la lumière du matin. Je dépose enfin le lourd sac.

Tout d’abord, je m’affaire pour installer le réchaud, trier, préparer. L’herbe est douce sur cette plateforme. Dans le pierrier voisin, je découvre un abri sous un gros bloc mais je préfère de loin le dais étoilé qui m’est offert à l’extérieur. Le jour décline, l’adret illuminé offre un merveilleux théâtre d’ombre. Appareil photo et piolet en main, j’explore les environs, je descends vers la cascade puis remonte dans la forêt et les prairies de stipes tandis qu’inéluctablement l’ombre avale les montagnes. Et maintenant, blotti, confiné, immobile, effleuré par le souffle de la montagne, j’éprouve l’infinie douceur de cet ubac sauvage. La rumeur lointaine du torrent me berce, je fais corps avec la montagne et m’endors dans ses bras.

Le Bec de l’Homme vient de s’illuminer. Les chevreuils regardent d’un air étonné cette larve qui gigote sur une bâche bleue. La larve s’extirpe de son cocon et s’affaire autour du réchaud. Pieds nus et quart fumant à la main, elle se dirige vers un rocher couvert de lichens, ensoleillé.







CLUB ALPIN FRANCAIS AIX EN PROVENCE
MAISON DES ASSOCIATIONS
1 RUE EMILE TAVAN
13100  AIX EN PROVENCE
Contactez-nous
Tél. 04 42 27 85 65
Permanences :
jeudi 19:00 - 20:30
Agenda