Carnet de route
Journal de bord d'une marmotte auxiliaire
Le 31/05/2026 par Crazy Joe
Journal de bord d’une marmotte auxiliaire.
Quelque part, au nord du pré de Mme Carle et au sud du refuge du Glacier Blanc, vivait une marmotte. Une marmotte qui ne s’était jamais trop éloignée des abords du pré de Mme Carle ni des alentours du refuge du Glacier Blanc. Une marmotte mâle qui s’appelait Joe Lebowski.
Enfin, ça c’est le nom que ses parents lui avaient donné, mais il ne s’en était jamais vraiment servi. Ce Lebowski se faisait appeler… Crazy Joe.
Son boulot, en gros, c’était de participer à la thermorégulation du terrier collectif pendant l’hibernation, et en dehors de cette période son job consistait à faire le chouf et à siffler pour alerter les autres quand des prédateurs se pointaient dans les parages. Ça ne rapportait pas énormément, c’était un peu risqué mais Crazy Joe préférait faire ça plutôt que d’emballer du chocolat dans du papier alu pour une multinationale Suisse contrôlée par une multinationale américaine. Il préférait faire ça, mais s’il avait pu échapper au déterminisme social lié à sa nature intrinsèque de marmotte subordonnée, c’est sûr il aurait fait autre chose.
Un jour, Crazy Joe a mis les voiles. Il s’est barré et on ne l’a plus jamais revu. De lui, il ne reste que les dernières pages de son journal.
Samedi 30 mai 2026
11h36 (près du chemin du Glacier Blanc)
Je les aperçois pour la première fois. Ils font une pause sur le chemin qui mène au refuge du Glacier Blanc, le terrier de Nicolas, le gardien. Ils sont sept. D’autres personnes avec des skis accrochés sur les côtés de leur sac à dos les dépassent. Ils ont l’air tranquilles et ne semblent pas être des prédateurs. Je décide de ne pas siffler pour ne pas effrayer les autres. Et puis aujourd’hui et demain je suis censé être de repos. Chacun son tour, merde ! La semaine dernière, je devais être en congé mais j’ai dû remplacer Mottie qui venait de finir dans l’estomac d’un renard. Alors, les heures sup, ça va un peu, mais faut pas abuser !
Je me rapproche, ça me fait un peu bouger, et puis si je reste dans le coin on va encore me demander de remplacer untel ou untel qui aura été assez cruche pour se faire bouffer par je ne sais quel autre animal.
11h54 (toujours près du chemin du Glacier Blanc)
Ils font encore une pause… Ils me plaisent ceux-là ! Je sens qu’il y en a au moins un ou une qui transporte du fromage et du saucisson. Je décide de les suivre, au moins jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent pour pique-niquer, en espérant qu’ils n’ont pas vu les panneaux qui indiquent aux humains de ne pas nourrir les marmottes ! Et pourquoi on n’aurait pas le droit de bouffer du cholestérol nous aussi ! Je passe l’hiver à thermoréguler le terrier avec les autres auxiliaires, mince, un peu de sauciflard et de calendos ça va pas me tuer, c’est bon, quoi ! En plus, je sors d’hibernation et j’ai la peau toute distendue, faut que j’engraisse, que je travaille mon summer body.
12h58 (près de l’ancien refuge Tuckett)
J’ai cru qu’ils n’allaient jamais s’arrêter pour manger… J’attends qu’ils sortent leurs sandwichs et je passe près d’eux, histoire de voir s’ils lâchent quelques morceaux… Tu parles ! Pas une miette !
Une hermine speedée court dans tous les sens dans le névé juste à côté. Un chocard à bec jaune essaie d’en faire son repas.
Les sept reprennent leur route. J’ai repéré leur encadrant. Laurent. Ils sont là pour apprendre à marcher avec des crampons et un piolet, évoluer sur glacier et découvrir la haute-montagne. Ah ouais, des novices ! Ils m’ont rien filer à bouffer mais bon… ils ont l’air sympas quand même… je continue à les suivre.
13h48 (refuge du Glacier Blanc)
A peine arrivés, Nicolas leur demande pourquoi ils ne portent pas de maillot du PSG. Quel rapport ? Oh, purée ! J’avais oublié… ce soir c’est la finale de la Ligue des Champions… PSG / Arsenal… c’est pas que je m’intéresse de près au foot mais quand même, Nicolas supporter du PSG… si je m’attendais à ça… Laurent ne s’y attendait pas lui non plus ! Un moment j’ai cru qu’il allait faire demi-tour ! Faut dire qu’un an après le premier sacre européen des parisiens, envisager qu’ils puissent remporter la coupe aux grandes oreilles pour la deuxième année consécutive, et ainsi en profiter pour narguer tous ceux qui habitent près de Marseille, ce doit être un peu dur pour des gens du sud…
Nicolas leur demande aussi des nouvelles de Michele (qui n’est pas avec eux pour cette sortie) et compte sur eux pour lui rappeler que la coupe du monde commence bientôt et que l’Italie ne sera (une fois encore) pas de la partie… Ils disent qu’ils feront passer le message ! Il est Chaud Nicolas ce soir !
14h30 (sur un névé au-dessus du refuge)
Laurent les amène faire des exercices dans une pente de neige au-dessus du refuge.
La neige ne porte pas, le soleil l’a rendu bien molle, mais ils arrivent à faire quelques exercices de base : arrêts de glissades avec le piolet (sur le dos, sur le ventre, tête en bas), marche avec piolet, encordement court avec poignée, marche encordés en montée, en descente, virages, mise place et test de corps morts. Ils partagent le névé avec un groupe encadré par un guide. Même si les exercices sont ludiques, Cécile, Quentin (du groupe formation alpi), Nathalie, Mathilde (du groupe des jeunes de Verticaillou) et Olivier prennent conscience qu’il est important d’être concentrés et de rester vigilants dans les pentes.
Deux ou trois légers roulements de tonnerre et un ciel plus sombre les incitent à rentrer au refuge où ils retrouvent Gérard, leur deuxième encadrant qui n’avait pas pu partir en même temps qu’eux le matin. Il les attend avec Florent, son fils, et Cyrielle.
Les nuages vont finalement arroser ailleurs.
Ils préparent leurs sacs pour le lendemain. Gérard et Laurent leur rappellent que tout doit être prêt et rassemblé pour un départ rapide et efficace, et leur montrent le chemin qu’ils prendront avant le lever du jour. Ils leur expliquent l’importance de repérer le chemin de départ quand il fait encore jour pour ne pas avoir trop de questions à se poser le lendemain quand ce sont les frontales qui éclairent les pas. Pas bête !
18h30 (Immobile sur une étagère de la salle commune du refuge, je joue la marmotte empaillée pour ne pas me faire repérer)
Le PSG a déjà encaissé un but… Pour le groupe d’Aix, c’est soupe, blanquette de veau, riz, fromage, gâteau à la poire, puis discussion autour de l’objectif du lendemain. Pic d’Arsine ou épaule du Glacier Blanc ? Gérard leur montre les photos du topo. Ils adapteront en fonction de la forme et des conditions. Le PSG égalise et jouera les prolongations. Pas eux. Ils vont se coucher sans attendre la fin du match.
Moi, je file dans la cuisine voir la fin avec Nico et son équipe. Trop longtemps, je me suis couché de bonne heure, et c’est la première fois que je ne rentre pas dormir au terrier, alors autant en profiter.
Dimanche 31 mai
4h00 (caché dans un des lits inoccupés)
Je n’ai pas trop mal dormi. Eux, les aixois, je ne sais pas. En tout cas, ils ne traînent pas au lit… à part Quentin qui oublie de se lever… Est-ce que c’est toi la marmotte ou est-ce que c’est moi ? Gérard devra remonter le réveiller un peu plus tard.
Petit déj, baudrier, casque, frontale. Ils apprennent que le PSG a gagné aux tirs au but. Ils sont d’accord pour dire qu’il n’y a pas de quoi pavoiser !
C’est l’heure de sortir. Ils se couvrent un peu mais pas trop afin de ressentir un léger frisson au moment du départ, ce qui d’après Laurent est la preuve d’avoir mis la bonne épaisseur. Perso, ma fourrure me suffit.
4h50 (caché derrière l’une des tables sur le parvis du refuge)
Ils prennent le départ en direction du Glacier Blanc par le « chemin » qui monte fort derrière le refuge. Je connais, j’ai des potes qui sont en colloc dans le coin. Il est tôt mais je vais les suivre. Je commence à m’y attacher à ce petit groupe !
Ils prennent place quelques instants dans le ballet des frontales puis laisse les autres groupes d’humains continuer leur chorégraphie vers le haut du chemin. Ils descendent pour rejoindre le Glacier Blanc par une autre voie via une goulotte enneigée en rive gauche. Il fait bon.
6h00 (derrière un rocher)
Ils font une pause vers 2900 m, à peu près à l’aplomb du col du Glacier Blanc, avant d’attaquer la pente, encordés court. La veille lors de la préparation ils ont décidé de la composition des cordées. Cécile, Quentin et Gérard sont ensemble. Les autres sont encordés par deux. Nathalie et Laurent, Mathilde et Olivier, Florent et Cyrielle. Ils prennent une alternative à la voie normale et passent plusieurs ressauts avant d’arriver sur un vaste plateau à environ 3200 m.
Les pointes de leurs crampons laissent des marques dans la neige à chacun de leurs pas. Des entailles que les prochaines pluies ou les prochains flocons feront disparaitre jusqu’à ce que d’autres cordées réinventent une trace. Parfois ils griffent à peine la surface, d’autres fois leurs chaussures s’enfoncent de quelques centimètres, et de temps à autres leurs pieds descendent presque jusqu’au-dessous du genou. Pareil pour leurs piolets qui d’un pas à l’autre égratignent à peine la surface ou s’y enfoncent jusqu’à la lame. Certains s’étonnent de cette absence d’uniformité de la résistance de l’épaisseur de neige sur laquelle ils progressent.
7h40 (pas besoin de me cacher, je suis dans mon élément et de toutes façons ils n’ont pas conscience d’être suivis)
Ils hésitent entre continuer jusqu’au Pic du Glacier d’Arsine par un couloir assez raide ou tirer vers l’épaule du Pic du Glacier Blanc. Ils sont tentés par le Pic du Glacier d’Arsine mais craignent de mettre trop de temps et de devoir redescendre dans de la neige devenue trop molle. Florent et Cyrielle, eux, décident de s’y engager. Les autres choisissent finalement l’épaule du Pic du Glacier Blanc. Une promenade pour certains, une vraie première expérience pour d’autres.
8h43 (toujours pas repéré)
Ils viennent d’atteindre leur objectif après avoir cherché un peu leur chemin, fait un petit demi-tour dans une pente assez raide et traversé une mini partie rocheuse. Ils se posent sur un large rocher bien plat qui les accueille tous.
A vue de nez de marmotte, ils sont à environ 3.310 mètres.
Le temps est magnifique, bien dégagé. Superbe vue sur les sommets des alentours, sur les lacs du Glacier d’Arsine, l’arête du pic du Glacier d’Arsine et sur les cordées qui y passent. Laurent et Gérard mettent un nom sur chaque sommet. Ils connaissent vachement bien le coin ! Les autres commencent à en reconnaitre quelques-uns.
9h08 (Non mais sérieux, il y en a pas un qui m’a vu… ça devient un peu vexant !)
Ils redescendent par la voie normale cette fois-ci.
Plus bas, sur le plateau sur lequel ils avaient hésité, ils regardent Florent et Cyrielle redescendre le couloir du Pic du Glacier d’Arsine. La neige n’a vraiment pas l’air terrible.
Ils continuent de descendre et enlèvent leurs crampons pour atteindre le glacier par la moraine.
10h23 (ouh, ouh… je suis là !)
Ils sont sur le glacier. Les encadrants leur montrent l’encordement long à trois personnes, avec potence mobile pour la personne du milieu, et ils simulent des passages de crevasses avant d’en voir de vraies qui commencent à s’ouvrir, juste à côté de la trace creusée par les cordées précédentes.
11h22 (Ah, ben quand-même !)
Ça y est, Nathalie et Cécile me voient et me prennent en photo juste avant d’arriver au refuge. Ils s’installent pour pique-niquer, récupèrent leurs affaires et reprennent le chemin pour retourner au parking.
Aucune idée de l’heure (14h30 / 15h00 ?)
Ils sont attablés, à l’ombre, autour d’un verre et débriefent. Pour eux, c’est bientôt l’heure de rentrer. Les joueurs du PSG eux aussi doivent être sur le retour, avec une deuxième petite étoile sur leur maillot. Mais eux je ne les ai jamais vu dans le coin, je ne les ai jamais vu poser leur main sur l’épaule du Pic du Glacier Blanc. Les pauvres ! Ils ne savent pas quel effet ça fait…
Faudrait que je rentre moi aussi… ou alors… peut-être que je pourrais faire un bout de chemin ailleurs… tracer la route, comme on dit… pourquoi pas, après tout ?
Hey Joe, where you gonna run to now ?
